Conséquences nord africaines de la crise européenne

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Entrevue CLAIRVIEL/ R.HALLAOUI, journaliste aux Échos Maroc, publiée dans LE SOIR LES ÉCHOS du  09.03.2012.

Quelle lecture faites-vous de l’environnement international sur fond de crise et de récession ?


La crise européenne n’est ni une crise économique ni une crise monétaire. C’est une crise institutionnelle de la plus grande région économique mondiale, qui trouve sa cause dans une absence de bouturage des greffons latins sur un tronc saxon planté en terrain volcanique depuis la chute du mur de Berlin et l’émergence des dragons asiatiques. Toute crise à pour effet de se répercuter aussi sur les voisins les plus proches, mais la particularité de cet OGM (Organisme génétiquement modifié) qu’est à présent l’Europe s’avère être gravement contaminant, comme une grippe d’envergure planétaire, vu le poids du malade. Qui peut se laver les mains des désordres de l’Union européenne ? Le Maroc pas plus que la Chine : l’interconnexion planétaire n’a jamais été aussi grande et le malheur des uns ne fait plus le bonheur des autres. Effet d’aubaine, incitation au laxisme budgétaire ? L’instauration de l’euro qui évite de fêter ses 10 ans semble incarner à présent sur la scène internationale la gabegie et l’inconsistance.

Du côté des pays du Sud de la Méditerranée, faut-il être inquiet ?


Il y a une « diagonale du fou » dans la géopolitique actuelle. Le sud méditerranéen se décompose en pays à fortes relations bilatérales avec l’Europe (Maghreb occidental) et d’autres qui en ont moins (Maghreb oriental) quoi que l’échiquier tende à se déplacer hors Maghreb :  la Turquie progresse, on observe le retour du Liban francophone dans la compétition internationale, les évolutions libyennes sont prometteuses : la diagonale du fou est cette ligne « imprenable » aux échecs qui ne permet ni de gagner ni de perdre ; en économie, elle se traduit par un équilibre permettant aux pays développés européens de trouver des alternatives à l’hyper-productivité des travailleurs asiatiques et aux émergents méditerranéens d’améliorer une compétitivité accrue pour s’inscrire dans l’équilibre du modèle européen de maintien  « consommation-salaires », qui est l’équation la plus difficile à résoudre pour permettre une résolution réaliste de la crise institutionnelle.  Toutefois, l’autre problème du sud méditerranéen comprend une variable d’ajustement : la vraie complexité de cette zone est dans la relation Sud-Sud, qui contient autant d’opportunités que de risques. A mon sens, la résolution de la crise européenne est probable à plus ou moins long terme et redonnera du tonus aux économies fortement capitalisées.

Et du côté des  relais de croissance pour les économies de la rive Sud ?

Baisse des IDE, tourisme en berne, diminution des transferts de la diaspora, le Maroc connaît un début d’année 2012 difficile. Mais il faut distinguer l’épiphénomène bruyamment orchestré de la musique de fond. Il y a d’abord un effet retard, assez classique en période de trouble économique cumulé à des périodes électorales (France, Russie, USA cette année), qui pèse sur la consommation. Cela faisant suite au Printemps arabe, aux incertitudes européennes, à l’embourbement des Occidentaux en Afghanistan. Même si ces troubles existent depuis longtemps, leur conjonction en 2012 renforce l’inquiétude. Quoiqu’on en dise, l’économie mondiale a progressé en 2011 d’environ 4% (source FMI). Les pays développés font place aux émergents (chinois en tête) et ils mutualisent la récession pour reconnaître une place raisonnable de ce que l’on nommait, il y a une génération encore, le « tiers monde ».  Les turbulences de quelques mois doivent elles nous inquiéter à long terme ? Oui et non. Oui, car la déstructuration des pays endetto-développés est telle qu’elle menace toute l’économie mondiale, USA en tête, et la planche à billet ne reposant plus sur l’or ou sur l’économie « réelle » ne fournit rien d’autre que du papier surévalué. Non parce que la convergence progresse malgré tout et que viendra le temps ou un jeune diplômé marocain sera payé, à compétence égale, au même prix que le petit Français, Anglais, Américain ou Chinois.

A l’heure où au Maroc le déficit commercial ne cesse de croître, que les finances publiques sont au rouge, comment sera-t-il possible de relancer la machine économique??


Le déficit commercial du Maroc est comme celui de la France vis-à-vis de l’Allemagne : il faut l’interpréter. Car il s’agit d’échanges entre importations et exportations, selon la nouvelle nomenclature de l’OMC qui ne tient pas compte des valeurs ajoutées ni des « invisibles ».  Si je vous achète 5 tonnes d’un produit X à 1000 dh/kg sur lequel vous gagnez 10 %,  et qu’après transformation j’en vends la moitié dans mon pays et l’autre moitié à un pays voisin à 2000 dh/kg sur lequel je gagne 35%, les comptes internationaux de cet échange triangulaire sembleront équilibrés, alors que j’aurais gagné bien plus que vous. Tel est aussi le cas de l’hôtelier de Marrakech ou de Djerba qui ne semble rien exporter alors qu’il fait rentrer des devises, paye des salaires, des impôts, des charges sociales dans son pays, tout en semblant creuser le déficit commercial, puisqu’il achète – pour satisfaire sa clientèle internationale – des marchandises à l’étranger. La balance des paiements, selon les métadonnées du FMI, me semble désormais un indicateur plus représentatif. Et je constate  qu’entre la France et l’Allemagne, celle-ci est bien mieux équilibrée ; de même que je constate que la balance des paiements marocaine semble relativement stable et proche de l’équilibre. Il y a suffisamment matière à comprendre les vraies raisons structurelles d’un déficit durable, pour s’inquiéter des biais et faux-semblants statistiques d’épisodes ponctuels.

Et sur la résilience de l’économie marocaine ?

La capacité de résilience de l’économie marocaine reste incertaine, il est vrai : trop de novations récentes dans un contexte mondial perturbé alors que la société se meut moins rapidement que prévu, malgré sa grande jeunesse (comparativement aux pays européens, NDA). Cela forme des incertitudes, même si certaines audaces budgétaires étaient nécessaires. Cela peut conduire à des crises (définies comme un appauvrissement sectoriel soudain se répercutant sur de nombreux autres secteurs d’une économie particulière). Pourtant, cela me semble moins inquiétant que la crise institutionnelle européenne qui est avant tout une crise d’identité.  Quant on sait qui on est, on sait ou l’on va. La relance de la machine économique marocaine sera plus facile qu’en Europe, car le Maroc sait qui il est. Il doit cependant composer avec ses riches clients : dans un jeu gagnant-gagnant, vous devez enrichir votre client pour mieux le fidéliser. C’est donc dans les services internationaux et non dans la sous-traitance industrielle qu’à mon avis le Maroc pourrait aisément, avec ses moyens, redéployer sa stratégie exportatrice, quitte – pour cela – à maîtriser des risques financiers d’une production co-traitée avec l’Afrique subsaharienne.  Il s’agit là de dispositions structurelles à long terme, sans connivence avec les besoins du court-terme, car rien ne serait pire, à mon sens, qu’une relance keynésienne de la consommation marocaine – certes profitable électoralement, mais  couteuse budgétairement. Toutefois je tiens les mesures dites Fogarim d’accès des classes populaires à la propriété immobilière comme excellentes, car l’on n’est plus dans la consommation mais dans l’investissement et la formation de capital fixe pour l’Etat comme pour les agents économiques.   Enfin le grand axe de la relance économique marocain doit être tiré de la leçon du syndrome grec. On constate à Athènes que la corruption institutionnalisée, les tricheries statistiques, l’abus de confiance publique ne conduisent qu’à la défiance interne et externe. Les recettes fiscales s’en trouvent minorées, le comportement citoyen inexistant. C’est donc bien dans la confiance publique que se situe le meilleur des investissements, cet effort qui, à moyen terme (quelques années suffisent), donne envie  au citoyen d’investir, lui permet de croire en la justice et l’honnêteté de la police, de savoir que la méritocratie par les études aboutit à un emploi compétitif.

Considérez-vous que le salut du Maroc est au…Maroc, au Maghreb, en Europe ?


Le salut des peuples est dans les peuples, et les peuples font partie du monde. Sauf à vouloir revenir à l’âge de pierre, puisque l’âge du bronze correspond aux premiers échanges internationaux, il n’est plus possible de vivre en autarcie, à moins d’admettre normal que ses enfants meurent à 35 ans en moyenne, comme c’était la règle de ce temps ancien.  L’avenir du Maroc, parfaitement anticipé par vos souverains successifs depuis presque 3 générations, c’est de s’intégrer « par le haut » dans le concert des nations, tout en étant respecté dans son indépendance, ses frontières, son identité. Cela passe par le respect des voisins, ce qui n’empêche pas de commercer avec eux – et je pense autant dans ce voisinage à l’Europe qu’aux voisins maghrébins et ceux d’Afrique subsaharienne principalement francophones. Il est étonnant pour moi de voir que les nouveaux découvreurs de l’économie ne jurent que par l’avenir de la zone pacifique Asie Amériques, qui ne représente en réalité que 26 % du commerce mondial, alors que les échanges transatlantiques et transméditerranéens  représentent 49 % des transactions : c’est confondre l’arbre et la forêt.  Le 3° millénaire sera très différent des deux premiers, il connaîtra l’harmonisation « forcée » des peuples. Nous n’en sommes qu’à l’aube ; mais puisqu’il s’agit de s’orienter, autant choisir la bonne voie : celle de la mondialisation, qui coûte cher à l’Europe aujourd’hui, inquiète le Maghreb et bien d’autres pays, mais permettra à tant d’humains d’avoir des règles communes – et  donc confiance, demain.
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