L’Eurozone et la Grande Bretagne : marmelade?

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Depuis que l’adhésion du Royaume-Uni à la Communauté économique européenne a été tolérée en 1973, après la levée par les Français du veto du général de Gaulle qui s’opposait à cette union, les relations de la Grande-Bretagne avec le processus d’intégration européenne se sont avérées tendues. Les Britanniques sont pour le moins des Européens frileux, en raison d’un certain nombre de motifs historiques et culturels.
Depuis des siècles, la politique étrangère britannique prétend se tenir à l’écart des litiges continentaux tout en les influençant pour éviter l’émergence d’une puissance continentale, la France et l’Allemagne en  particulier constituant son plus grand souci. Dans le même temps, « Gallois, Anglois et Ecossois » (dixit RABELAIS)  ont colonisé une grande partie du globe. Plus tard, une fois le soleil couché sur l’empire, ils ont travaillé à entretenir une « relation spéciale » avec les États-Unis. Toutes ces conquêtes anciennes ont été perdues.  L’adhésion à l’Union européenne n’était donc nullement l’affirmation d’une foi en l’intégration européenne, mais plutôt une résignation. Depuis, l’opinion publique britannique s’est montrée détestable à l’égard de l’UE, timorée dans ses meilleurs moments.
Ces dernières années, ayant refusé la monnaie unique et l’espace Schengen (qui autorise les Européens à traverser les frontières sans passeport), le Royaume-Uni s’est éloigné des initiatives importantes de l’UE. C’est pourquoi le Premier ministre anglais David Cameron n’a pas surpris grand monde le 9 décembre, en opposant son veto à un nouveau traité européen qui  amènera pourtant au moins 23 autres États membres à entreprendre une gouvernance commune, laissant à l’écart la perfide Albion (dixit BOSSUET),  les négociations ayant achoppées sur certains détails de régulation financière qui pour paraître bien minces  sont peut être significatifs.
Cameron s’est principalement opposé à l’obligation de détention du « passeport unique » pour les sociétés financières de pays tiers basées à Londres et n’exerçant d’activités dans  aucun autre pays de l’UE au moment de la demande; l’acceptation de cette dérogation aurait permis à n’importe quel SICAV venue de pays exotiques s’installant à Londres –il suffit chez eux de payer un loyer- d’exercer ensuite une activité quasi-bancaire dans n’importe quel état européen, ce  qui aurait également signifié un irrespect des régulations à l’échelle européenne , régulations que refuse parallèlement Londres.
Les responsables britanniques sont également inquiets à l’égard de mesures qui exigeraient des chambres de compensation exerçant leur activité principalement en euro qu’elles soient localisées ou non dans la zone euro. En effet, le gouvernement britannique avait déjà fait appel à la justice à l’encontre de la politique de la Banque centrale européenne avant même d’opposer un veto au traité. Il faut reconnaître un certain crédit à la démarche britannique ; la proposition de la BCE étant en effet incompatible avec les principes du marché unique et de l’OMC.
Mais pourquoi la régulation financière est-elle devenue un casus belli entre le Royaume-Uni et ses partenaires ?
La réponse est en partie politique. Le parti conservateur de Cameron comprend un certain nombre de membres prêts à en découdre avec l’UE depuis bien longtemps. N’importe quel prétexte fera leur affaire, et le Commissaire européen au marché intérieur Michel Barnier, que je conseille parfois, (ce papier n’est donc pas neutre)   fourni  les munitions nécessaires en promouvant ce que beaucoup à la City considèrent comme une régulation excessive. En 2009, lors des tractations concernant les désignations aux postes de la Commission, l’ancien Premier ministre Gordon Brown avait été mis en garde contre le danger de laisser les Français occuper le poste relatif au marché intérieur. Mais Brown à préféré le poste européen des affaires étrangères en faveur de son alliée au sein du parti travailliste, la baronne Ashton.
Lorsque Barnier a pris ses fonctions, Nicolas Sarkozy a qualifié cette nomination de « défaite pour le capitalisme anglo-saxon. » C’est ce qui se produit, certes d’une manière qu’il n’avait sans doute pas envisagée, mais qui permet de replacer la force et les faiblesses des états membres au centre de l’organisation économique, monétaire et financière de l’Union.
Car  au-delà des questions de  politique immédiate, il existe d’autres conflits substantiels entre le Royaume-Uni et ses voisins continentaux. Barnier encourage les directives européennes qui imposent des règles uniformes pour tous les États membres – ce qu’on appelle les mesures d’ « harmonisation maximum ». Auparavant, les directives européennes avaient tendance à imposer des normes minimum, que les pays avaient ensuite la possibilité de compléter individuellement s’ils le souhaitaient (principe de subsidiarité). Chaque pays pouvait ainsi proscrire certaines des mesures dites « communes », telles que de nouvelles règles relatives aux réserves des banques de détail et destinées à leur imposer des contraintes plus exigeantes en termes de capital. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervyn King, avait fait part de son inquiétude sur le sujet, malgré les faillites bancaires de son pays. On a vu l’impact des distorsions qui en résultaient, fiscales, commerciales, sociales. En clair l’Europe de Brown et Cameron ne serait qu’une belle façade autorisant une triste anarchie de nuisance des appartements dans un immeuble commun sans syndic de copropriété.
Le point symbolique de désaccord réside toutefois dans le projet de taxe paneuropéenne sur les transactions financières (TTF) dite taxe TOBIN, proposée par la Commission européenne avec le soutien du tandem Sarkozy Merkel. Du point de vue britannique, la TTF est dissuasive. Entre 60% et 70% des revenus proviendraient de Londres, selon eux, tandis que l’UE dépenserait la majeure partie des sommes pour renflouer les finances de la zone euro.  Même s’ils oublient en passant de rappeler tout ce que l’Europe apporte à ces iliens particuliers que sont les britanniques et leurs succursales, la position anglaise est une forme de dénonciation de la  gabegie de certains budgets européens mal maîtrisés, qui existent effectivement, hélas. .
Cette idée suscite à Londres des sentiments semblables à ce que pourraient être ceux des Allemands si l’UE proposait une taxe sur la saucisse de Francfort, dont les recettes finiraient dans le pot commun visant à soutenir les fromages grecs. Ils font également valoir qu’à moins qu’une TTF ne soit adoptée à l’échelle mondiale, les sociétés financières pourraient vite quitter Londres pour s’exiler à New York. Ce qui serait une perte pour l’Europe, indéniablement. Mais de quelles sociétés financières s’agit-il ?
Ce suprême argument de Cameron vise la défense du secteur interlope de la finance anglaise. Il n’a pas eu pourtant de le soutenir avec beaucoup de force, pour la simple raison que les orientations d’activités bancaires et d’assurances ont de fortes conséquences budgétaires et que les modifications de politiques fiscales en Europe sont toujours soumises à la règle de l’unanimité. En d’autres termes, la Grande-Bretagne est en mesure de faire obstacle à la proposition de TTF sans procédure particulière. Ce qui confirme l’idée que le veto de Cameron constitue un choix essentiellement politique, destiné à renforcer son soutien national.
L’enjeu d’un tel pari est considérable, dans la mesure où le Royaume-Uni semble désormais s’orienter vers la porte de sortie de l’UE mais bloque de l’intérieur sa construction. De toute évidence, le nouveau statu quo paraît irréalisable ; 23 à 26 pays axés sur une plus grande intégration, le 27e se tenant à l’écart. Pourtant cela prendra du temps avant d’en accepter l’augure.
Quelles seront les réactions des sociétés financières ? Se réjouiront-elles que la GB ait tapé du poing sur la table, bien que les demandes de Cameron en termes de régulation n’aient pas été acceptées ? Ou certaines se mettront en quête d’un espace de bureaux à Paris ou à Francfort ? Il est difficile de construire et facile de détruire : le premier sortant  européen  sera-t-il grec ou anglais? Verrons-nous naître une nouvelle Suisse anglicane méprisante et conquérante ? La réponse est dans l’ €uro que les anglais maudissent mais qui constitue 70 % de leur commerce extérieur.
Londres versus eurozone : la partie ne fait que commencer. Elle devrait nous réserver un spectacle fascinant quoique délétère dans les mois et années à venir.   17.12.2011.

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